La pensée primordiale et la nature

Georges Brunon 2

 

Georges Brunon, homme libre et sensible, vient de nous quitter brusquement le 28 juin 2016, à 90 ans. Sa recherche picturale fut rythmée par des ouvrages de ré­flexion sur la Peinture et les mystères de la création, dont ce texte paru dans Contrelittérature n°21 au printemps 2008.


LA PENSÉE PRIMORDIALE ET LA NATURE

par Georges Brunon

La pensée que gère l’ordinateur ne peut rencontrer l’essence de la nature. Jamais concepts et enchaînements logiques ne l’atteindront, pas plus que la spontanéité gratuite. Reste l’Art, venu d’une autre pensée : la pensée primordiale qui, dans la conscience silencieuse, précède le mot.

Toute pensée discursive suspendue, l’arbre contemplé perd son nom, l’homme son moi. Fusion éclairante ! Pur vécu. Alors, comme de deux silex jaillit le feu, la pensée primordiale naît de cette rencontre authentique avec la terre. Elle est la source de l’œuvre  d’art.

 La pureté en art n’est pas dans le style épuré et froid ou dans le théorème du mathématicien mais dans cette pensée primordiale. Elle est pure parce qu’elle naît avant nos idées, avant le mot. Elle est préverbale.  Elle surgit avec le regard. C’est le regard et non l’idée qui est à la source du  tableau. C’est là que naît la pensée primordiale : pur vécu créateur.

Par un regard le cerveau reçoit des millions d’informations. Il les traite en silence et, par ce traitement vécu à son insu, il est lui-même transformé, ce qui le différencie du disque dur. De cette transformation (qui est aussi la nôtre) émane une substance dans laquelle seront faites les formes par un sujet conscient. Le penseur authentique, le créateur, c’est lui : le vécu muet. L’autre, le diseur, le sujet peintre, que l’on dit créateur, n’est qu’une intelligence qui utilise ce qui a déjà été créé, préformé ailleurs. Quand le peintre explique ses oeuvres par des concepts, il n’y a qu’un homme qui réduit son acte à des opinions. Si un tableau n’était que cela, oui, on pourrait imaginer un art sans homme. En général, les peintres, quand ils ne sont pas des plasticiens, savent cela. Ils savent que leur geste contient une nostalgie de ce vécu inconnu qu’ils ont tenté de décrypter. Ils savent que les idées dessinées ne sont pas plus de la création que les idées parlées ; c’est pourquoi, dans l’acte authentique du peintre, il y a toujours une sorte d’espoir désespéré.

Nous voici avec deux aspects de la pensée, inséparables mais distincts : l’un préverbal, implicite, d’où surgit une substance créatrice, l’autre conceptuel, qui engendre des commentaires, fabrique des formes, des concepts, à partir de la substance créée. Le premier, bien que muet – car sujet et objet sont confondus dans le même devenir – est un pur vécu créateur : il est authentique. Le second, qui analyse, explique, interprète la substance première, est celui du vrai ( dans le sens de “vérité de raisonnement” et non pas  de vérité métaphysique). Ainsi, deux aspects de la pensée président à la création d’un tableau : l’authentique et le vrai. L’un par l’autre crée l’oeuvre.

Par l’authentique, l’art évoque la nature en nous. Par le vrai, l’intellect. Un tableau illustre, en dehors du sujet représenté, cette rencontre de la nature et de la culture : la vie. Voilà ce que nie “l’art contemporain” qui veut donner à comprendre par des concepts, par des systèmes, des signes circulant dans des réseaux, le monde alentour d’où l’homme authentique a été éliminé.

Face à la nature, le concept ne fonctionne pas. Les vagues de la mer, avant d’être expliquées, sont une danse qui se danse en nous, avant même que soit prononcé le mot “vague”. Cette pensée authentique, ce vécu, ne peut peut se dire que par l’entremise de la main. Elle est un lien entre l’oeil et la réalisation. Grâce à elle, nous percevons dans les oeuvres le reflet de notre inconnu.

 Georges Brunon 

Georges Brunon avait commencé, dans l’Après-guerre, par fréquenter les cafés de Saint-Germain-des-Prés en compagnie des Abstraits, de César ou Dimitrienko mais il restera,  encouragé par André Salmon, un peintre au service de la figuration. En 1962, parti pour les États-Unis, ses recherches sur la matière et la nature trouvèrent  un public et des galeries malgré le règne le « Pop Art ». Puis Brunon  découvrit l’Orient, l’Aï Ki Do, la magie du geste et les vertus de la spirale : il fonda un groupe de recherche, exposa au Japon et publia L’art et le vivant puis de nombreux autres livres. Il a aussi créé une Fondation qui poursuivra son œuvre…

 

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